Tribulations d’un jeune écrivain tchadien

 

Tribulations d’un jeune écrivain tchadien

(suite et fin de l'entretien donné à monbestseller.com

 

En tant qu’écrivain en herbe, vous avez des modèles, ou des inspirations

L’intitulé de cet article rappelle celui de l’ouvrage autobiographique de Mahamat Hassan Abakar, Tribulation d’un jeune tchadien, publié en 1993.

Comme beaucoup d’autres amateurs de la poésie, je lis beaucoup Victor Hugo, et chaque lecture de ses textes me donne envie d’écrire de nouveaux vers. Il est le seul poète dont j’ai acheté le livre auprès d’un bouquiniste, et ses vers, que je ne comprends pas toujours sans l’aide d’un exégète, me fascinent pourtant. Il ne s’agit pas de grandes réflexions, mais d’une simple expression, d’un vécu, et c’est cet aspect que j’ai épousé dans la rédaction de mes petits textes : la transmission de son vécu. Netonon Noël Ndjekery est l’auteur tchadien qui m’inspire le plus. Ce n’est pas seulement le littéraire, mais l’homme. Cet auteur a ceci de particulier qu’il raconte le Tchad avec facilité dans des récits éclaboussant comme « Au petit bonheur la brousse ». Quant à l’homme, il est ouvert, discute sans problème malgré le peu de temps dont il dispose. Il est parmi ceux qui ont placé le Tchad à un certain niveau dans la littérature, notamment avec les nombreux Prix qu’il remporte presque chaque année.

 

 

La littérature tchadienne ne se limite pas au divertissement, elle véhicule des messages forts, et elle est parfois le véhicule des ambitions personnelles de l’auteur.

 

Pour résumer, on peut dire que la littérature tchadienne est analogue à celle qu’on pratique partout : l’expression d’un ressenti, l’extériorisation d’une pensée, l’exposé de faits, la présentation de situations, la liberté de l’imaginaire, mais elle recèle également une forme de combat pour des idéaux.

Comme on peut le voir, il s’agit de la littérature dans toutes ses diversités, avec une nuance particulière cependant : l’absence du polar et l’apparition très récente de la Bande Dessinée.

Ainsi, on retrouve dans cette littérature des thèmes assez connus dans le paysage littéraire africain : la démocratie ou la dénonciation des régimes autoritaires (Oui, Monsieur le Maire de Laring Bao, Le Prisonnier de Tombalbaye d’Antoine Bangui [1980], République à vendre d’Isaac Tedambe [2003], L’Étudiant de Soweto de Maoundoe Naindouba…), la question du vivre-ensemble et de l’unité (Sang de Kola signé N.N. Ndjekery [2002], Au Tchad sous les étoiles de Joseph Brahim Seid, Al-Istifack ou l’idylle de mes amis par Marie-Christine Koundja [2001]…), des écrits engagés au plan social comme les deux ouvrages de Zenaba Dinguest, Hourrya, un rêve brisé et Contre vents et marées.

Cette présentation n’intègre pas assez les ouvrages de ces cinq dernières années, notamment parce qu’ils ne sont pas étudiés et parce que la dernière mise à jour du Panorama critique de la littérature tchadienne du docteur Ahmed Taboye s’est faite en 2016, soit 13 ans après sa première version, ce qui nous semble raisonnable. Le grand problème est l’accès à ce texte. D’ailleurs, pour avoir une idée plus élargie sur la littérature tchadienne, monsieur Ahmed Taboye reste une référence, car il est aussi l’auteur d’Émergence de la production de la littérature en langue française au Tchad (2018). C’est quasiment le seul littéraire qui écrit sur la littérature au Tchad, je ne sais pas si c’est bien ce qu’on appelle « critique littéraire »…

 

 

Être édité, devenir un écrivain, est-ce un rêve partagé dans la société tchadienne ? Quels sont les rêves envers la littérature et la culture en général ?

 

Pour quoi écrit-on au Tchad ? Impossible de donner une réponse tranchée. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on n’écrit pas pour gagner de l’argent. Cela, on sait que c’est perdu d’avance. Alors, on écrit pour signaler son existence, pour dire des choses qu’on porte, pour porter la voix des autres (l’expression « voix des sans voix est en vogue »), pour partager… Mais on écrit aussi pour avoir de la notoriété, pour se positionner, entrer dans le cercle des auteurs tchadiens, autrefois fermé, mais désormais de plus en plus accessible.

Mais dans tout cela, le plus important est que des messages sont transmis. En classe de Terminale, il y a un thème particulier au programme : la conscience nationale. Dans cette partie, on étudie les auteurs qui ont travaillé pour éveiller les consciences, notamment M. Naindouba avec L’Etudiant de Soweto. Ainsi, la littérature est la voie qu’on emprunte pour dire aux autres qu’on peut faire autrement. On s’identifie facilement aux héros des livres qui traitent de la résistance face à l’injustice, ou même à leurs auteurs quelquefois. Le plus important, en tout cas, c’est qu’un message est transmis.

Notre situation actuelle nous contraint à écrire pour autre chose que le divertissement : les inégalités, les injustices, la corruption et les violences sont telles qu’on passerait pour le plus insensible des êtres si l’on se lançait dans une littérature feel good. Ainsi, les messages qui importent le plus au jeune tchadien que je suis sont celui de l’égalité pour tous, la liberté, la justice. D’ailleurs, tout se résume à cela : la justice. Toutes les situations qui engendrent les violences meurtrières et les inégalités sociales découlent d’une injustice commise par les uns, subie par les autres. Un autre Tchad est possible, et c’est ce qu’il nous convient de proclamer et de revendiquer, la plume à la main, comme seule arme. Il faut dire qu’en face, il y a des gaz lacrymogènes, des chars combats et, en cas de danger imminent, les Rafales de l’Armée française.

 

 

Si être édité est un rêve, quelle est la réalité ?

 

Être écrivain n’est le rêve que d’une poignée d’élèves, notamment des classes littéraires. Il y a principalement deux facteurs qui découragent : les moyens financiers nécessaires pour être édités, et l’audience qui, on le sait d’avance, fera défaut. Tous les Tchadiens sont unanimes à ce propos : personne ne peut vivre de son art. On peut se bercer d’illusions dans d’autres domaines artistiques, mais guère en littérature. Si la culture, en général, peut faire accéder à la notoriété (encore que certains noms ne sont connus que dans un périmètre limité), elle ne donne pas le pain quotidien. Or, dans notre contexte, où l’on survit plus que l’on ne vit, il faut se rendre à l’évidence que la priorité soit donnée à ce qui rapporte de l’argent à la fin du mois ou à la fin de la journée pour les « débrouillards ». Cela dit, être édité tourne quelquefois dans la tête de certains, et en ce moment on peut parler de rêve.

Et le passage du rêve à la réalité est ce qu’il y a de plus essoufflant. La première condition est qu’il faut avoir de l’argent, suffisamment d’argent pour être édité. On compte sur les doigts les maisons d’édition, et on peine à finir une main, comme vous pouvez le constater : Editions Sao, Centre Al-Mouna, CEFOD, Editions Toumaï. Voilà tout ! Et dire que le 3/4 est une structure catholique, orienté sur des thématiques de développement, de justice, de culture, d’histoire. Les Editions Sao furent une référence, mais au fil du temps, cette maison d’édition n’est plus que l’ombre d’elle-même. Son directeur la fait vivre par moment en y publiant ses propres ouvrages. CEFOD produit pour la plupart des livres techniques, des travaux de recherche, des spécialistes. Le Centre Al-Mouna s’intéresse beaucoup plus aux diversités culturelles et à l’histoire, mais avec un peu de flexibilité tout de même. Toumaï se donne pour mission d’être l’éditeur de nouveaux talents, ce qu’il fait d’ailleurs, mais à quel prix !!!

Eh oui ! Il y a un prix, et c’est à l’auteur de le payer. Dès la présentation de vos textes, c’est une grille tarifaire qu’on vous présente. Les auteurs bien connus sont parfois même sollicités, pour ne pas dire « dragués ». Quant aux nouveaux venus, il faut avoir un parrain si l’on veut aller vite, ou, à défaut, les moyens financiers. De toute façon, je n’ai pas encore entendu une seule fois la possibilité chez les éditeurs d’une publication à compte d’éditeur. En 2017, après avoir retouché mille et une fois mes textes, j’ai pensé que c’était le bon moment pour les présenter à un éditeur. Le Centre Al-Mouna a pris mon manuscrit, et je pense qu’il doit traîner quelque part dans leurs archives. Quant à la deuxième maison d’édition : on m’a retourné mes textes avec une grille tarifaire des services, et la carte de visite du directeur, accompagnée d’une formule qui signifie « quand tu auras l’argent, reviens nous trouver », sachant bien que ce n’est pas demain que j’aurais cette somme.

Les rares occasions qu’ont les jeunes talents pour être édités sont les appels à candidatures que lancent certaines structures comme l’Institut Français au Tchad, le Centre d’Apprentissage de la Langue Française, le Centre de Lecture et d’Animation Culturelle, entre autres. Mais ces appels à l’écriture arrivent au même rythme de la Coupe du Monde.

 

 

Que devient la poésie, votre poésie dans ce paysage ?

 

Dans la littérature, jusqu’à présent, c’est mon seul amour, celle avec qui je m’entends le mieux. Alors quand j’ai quelque chose à dire, je me saisis de la poésie. Mais seulement, voilà, ces derniers temps les études philosophiques ont pris le dessus : j’ai dû m’occuper d’un certain Hegel pendant toute une année.

Ceci étant, il y a des jours où j’écris à loisir, et d’autres où c’est le vide total ; l’envie et l’inspiration ne venant pas toujours simultanément. Pour moi, l’écriture n’est pas qu’une parenthèse ou un moment donné d’expression. Elle est le seul outil par lequel quelques oreilles peuvent percevoir ma petite voix, et aussi longtemps que j’aurais quelque chose à dire. Or des choses à dire, ça ne manque jamais dans ce pays qui est le mien : il ne se passe pas un jour sans que quelque ne choque mon esprit. Tenez, l’intégration à la police d’un gamin de 11 ans, l’autre de 17 ans à peine qui est général deux étoiles, l’enlèvement d’une fille de 11 ans par des individus à bord des voitures V8, les tueries gratuites, les répressions sanglantes des manifestations pacifiques, et j’en passe. Toutes ces situations qu’on vit au quotidien au pays de Toumaï appellent des paroles pour les porter, d’où l’impossibilité de se taire. Mais la vie prenant toujours le dessus dans ma perception, l’espérance étant le mot central de toutes mes expressions, je crois que je peux encore chanter la beauté de l’aurore, l’inquiétude quand le soleil jette ses derniers rayons, la joie sur la figure d’un enfant, bref, les simples choses de la vie qui passent inaperçues, mais lui donnent une autre couleur, au milieu du chaos dans lequel nous vivons. Voilà pourquoi je peux vous assurer que vous pourriez bien, un de ces quatre, tomber sur quelque chose que j’aurais griffonné après le passage de la muse.

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